mercredi 27 juillet 2011

Bonjour, Bonjour

Bonjour, Bill, bonjour chez vous

Votre femme est parmi nous

Votre chien court partout

Où sont vos enfants ?

Ils sont morts de ma propre main

Morts soudains ?

Comme je vous le dis, en un souffle, en un tournemain.

Pourquoi les oiseaux volent-ils, alors ?

Pour qu’on les regarde en se disant « c’est bien ! »

Quand un enfant se plaint, on le met à la porte

La porte du Malin, l’enfant que l’on déporte

Rien de tout ça n’est rien.

C’est parti pour un tour.

Barbe à papa d’amour

Perle de lendemain

Se sentir au courant

Courir dans les senteurs

Du soleil le matin

Mes enfants sont des fleurs

Et je me sens très bien.

jeudi 13 janvier 2011

Parfaite inconnue

Parfaite inconnue, distante à ma vue
Déformée dans l’espace
D'une vieille glace
Fraise des bois sombres
Enfant d’une ronde
Et d’un poids
L’avenir est là devant toi.

Qu'es-tu devenue, parfaite inconnue
Bout de grâce austère
Mon envie de misère
N’est plus
Et dans mon cœur vacillant
Le souvenir répand
Ta voix.
Où t'en vas-tu ?

Moi, le gouffre amer et obtus
Toujours sans père et mère
Grand marcheur aux artères
Déçues.
Toujours marié à des morues
Et des hivers.
Tu es par là.
Je ne vois plus !

Dédramatiser

Que penser de la vie en boîte ?

Des défilés d’enfants gâtés ?

Que penser des gens qui boîtent ?

Et du papier glacé ?

Que penser des cadres en or,

Des suggestions calaminées,

Des émotions très agencées,

Où sommes-nous ? Mystère.

Pas rapides sur le coup,

Sans tripes et pas sûr de notre coup.

Une destination cendrée.

Mes amis couchés.

Moi parasite alcoolisé.

Dédramatiser. Dédramatiser. Dédramatiser.

Réduire ma pauvre vie à sa plus simple expression.

Ralentir.

Souffler sur les braises.

Partager des émotions.

Déminer le temps qui file et qui rend con.

Souffler. Partir. Rester.

Creuser un peu. Ne pas trembler.

Observer les sas de décompression.

Aspirer l’oxygène, recracher l’os qui gêne

Et participer au monde.

Voir bleuir l’hiver entre mes doigts.

Immoler les glaçons du fond des remorques,

Estimer l’heure, rattraper le retard,

Continuer sur une lancée quelconque,

Lobotomiser sur le bon cheval, mais attention !

Pas d’écart quand il faut tiser.

Dédramatiser.

Dédramatiser.

vendredi 5 novembre 2010

IV. Faux îlots

Perché à l’apogée du mont Sommeil, j’ai projeté mes yeux comme des éclairs jusque dans la profondeur de Paris et de ses égouts. Sur une place sphérique, vidée de ses passants, il y avait une diligence traînée par six nègres souriants, et des chiens bleus qui jappaient autour. Une énorme masse visqueuse était comprimée à l’intérieur du carrosse et dégoulinait par les fenêtres, le long des bords, laissant des gouttes de sueur fumantes s’écraser sur le pavé. Au-dessus de l’attelage, qui glissait en silence vers le Nord de la capitale, il y avait une paire d’yeux, l’un tourné vers le sol, l’autre guettant le passage d’éventuels aéroplanes, et l’ensemble semblait capter sans peine la mousse hertzienne dégagée par les antennes des toits ; c’était une évidente connexion entre différentes parties du monde, arracheurs fantomatiques, misères aplaties par le temps, divisions par zéro, foules innocentes, l’immense magma de la science, des odeurs, de la création et du bruissement des arbres réunis en un seul corps, en une seule âme riche, qui me défiait tout en me craignant. Il y avait du bruit comme rarement : c’était la rencontre fortuite de tous les Rolls Royce de la Bataille d’Angleterre, rugissant à l’unisson à l’intérieur de ma boîte crânienne, alors que mes lèvres formulaient vainement quelques notes pour les endormir, certains pilotes agissant faiblement sur la manette des gaz pour me laisser du répit… Du bruit ! Je n’avais pas deviné, le jour de ma naissance, que le monde dans lequel j’entrais était aussi peu silencieux. Tournant un regard pensif derrière ces hurlements, j’ai pensé brièvement au mensonge originel, je me suis délecté de la souffrance du monde, qui contre-balançait allègrement la mienne. Ma pensée, comme hypnotisée par les cassures, les cris, l’acrobate craquèlement de l’essence explosée, s’orientait désormais ailleurs, chevauchant une émotion lascive et apaisante. J’étais assis dans une salle de taille réduite, sur une chaise usée par la guerre, en compagnie de jeunes garçons fort charmants. L’un d’entre eux était allongé sur une étroite table, légèrement en pente, tête vers le bas, et les trois autres lui enfilaient de la cellophane autour du visage. On lui demanda s’il pouvait respirer à sa guise ; il dit que oui. On lui versa ensuite de l’eau sur le visage, et c’était visiblement un jeu amusant. Il ne mit que quelques secondes à demander qu’on arrête. Il étouffait. Tout le monde a rit, on l’a détaché, puis chacun d’entre eux a sorti une feuille de sa poche, sur laquelle étaient inscrits des noms. Ils sont sortis de la pièce en chantant. Dehors, l’air était chaud.

Ma chaise était branlante et je n’avais pas de papier pour me bricoler une cale. Mes cheveux hérissés me donnaient l’air d’un enfant sauvage, ce que je n’étais toujours pas. Je me suis souvenu de ma parole donnée à ceux qui la demandaient, de mon enfance décorée par des arbres de taille différente, de mes parents agrafés comme des personnages de théâtre, de mon hiver qui me tirait des larmes. Enfant, mes matins étaient toujours endeuillés par la disparition des jalons que j’avais plantés dans mes rêves. Adulte, je ne savais plus pourquoi ni pour qui rêver, d’ailleurs je ne rêvais plus. Les souvenirs que je gardais de la nuit n’étaient en général qu’une fanfare d’occasions inexistantes, mais manquées toutefois… Il n’y a qu’après ma mort, ce tabou, que tout m’est revenu en un bloc. En brillant par mon absence, j’ai acquis la maîtrise de l’oubli, j’ai décidé d’une direction à me donner pour l’éternité, une éternité à caresser dans un silence suspect les pales immobiles des chasseurs de la bataille d’Angleterre.

lundi 11 octobre 2010

Carnets de l'Apocalypse, IV

II. Dégraisseux / Mal en point

J’ai atteint les contrées dont on ne connaît pas le nom, sans même reconnaître l’odeur des lieux. Des marécages bleus et verts, traversés de bruits métalliques. Des volatiles aux poings serrés qui semblaient jauger mon courage d’un regard. Des carosses fatigués qui traçaient lentement des sillons dans la boue, à l’intersection de différents lacs de hauteurs différentes. Des chants, parfois, entrecoupés de cris perçants. Au loin, des barres d’immeubles en décomposition, dont la fonte se mêlait au ciel gris, c’était peut-être un Paris venu d’ailleurs, une capitale perdue, ce n’était peut-être qu’un dessin de mon esprit perdu et désireux de retrouver un peu de chaleur humaine. Ce n’était probablement rien. J’ai marché sur quelques mètres en enjambant de drôles de carcasses naines, et je savais que rien ne pourrait m’empêcher d’y plonger une main rageuse : je devais savoir. J’ai empoigné un crâne transparent comme une méduse et je n’ai pas été piqué ni mordu ; J’ai levé ce vestige à hauteur de mon visage et j’ai longuement conversé avec lui, lui demandant peut-être mon chemin ou me moquant de son état de délabrement, mais cette face d’os ne répondait rien. Dans la boîte cranienne était une pendule qui égrenait des secondes funestes en dégoulinant, et les chiffres du cadran avaient été remplacées par des aquarelles d’enfant. A trois heures était une maison de campagne, à six heures était un cyprès italien, et à onze heures, juste avant le début et la fin du temps, était une cloche brillante qui valsait lentement. Je ne voulais pas attendre jusque là. J’ai remercié ce crâne peu coopératif, je l’ai planté dans le sable humide et j’ai tapé dessus avec un marteau récupéré dans l’atmosphère, un vieux marteau de forge, une arme titanesque qui m’a échappé des mains et s’en est retournée vers les nuages.

Ma marche ne faisait que commencer.
Ma tête tournait de moins en moins.
Il y avait comme une entente inerte entre mes membres.
Je ne savais plus si l’histoire m’attendait vraiment, et j’ai décidé, pour de bon, de m’occuper de mes affaires et de ne pas me soucier des regards en coin que me jetait l’eau sale du marécage ; j’avais directement affaire avec le ciel et l’avenir lointain.

Il faut avoir déjà navigué les yeux bandés, avec la fièvre, avec aussi la certitude que le bois vermoulu du vieux pont va céder d’un instant à l’autre et nous laisser disparaître dans les profondeurs, pour vraiment comprendre ce qui me traversait à cet instant précis. Si j’avais besoin d’une ville, je la voyais. Je la voyais bien, mais je ne pouvais la comprendre vraiment ni m’y attarder trop longtemps. Si je voulais une femme elle apparaissait devant moi, saignante mais drôle, lourdement perspicace, dépourvue de seins mais bavarde toutefois. Si je rêvais d’une route de campagne et d’un carnaval brésilien dans un champ de maïs, la providence m’y emmenait aussitôt. Je pouvais sentir la sueur du conducteur de char et le vacarme des fusées qui éclatent par dizaines. Je pouvais me rendre solitaire et marcher pour le plaisir, le long d’un chemin de terre. Mon esprit désordonné me soumettait des alternatives idiotes ou géniales, d’une minute à l’autre. J’ai pêché des opiniâtres laborieux par le col, les matraquant vigoureusement d’une main, tandis que ma mère m’appelait parce que c’était l’heure du déjeuner. J’ai volé sur des têtes de hibous entre des statues de bronzes, mes chevilles tenant la corde et mes coudes élargissant l’espace autour de moi. J’ai cru comprendre des choses, et je les ai perdues, je n’ai pas cherché à revenir sur le passé mais il me tenait toujours par la manche, et c’était épuisant.

Et puis, en un souffle, j’étais de retour dans le marécage du bassin parisien, dans le trou de l’Île-de-Transe, et je me tenais les côtes de douleur en continuant ma route.

Je n’avais pas rencontré beaucoup de monde depuis mon départ, quelques milliers d’années plus tard. Un vieil oncle m’avait raconté l’histoire des nains de Sixis, et d’Isis, et de sa fuite désordonnée vers les forêts du Nord, mais moi je le trouvais ridicule. Pourquoi fuir ? Pourquoi rompre toujours ? Je voulais garder la tête haute et dire au monde que je l’aimais ; je voulais garder la possibilité de le poignarder dans le dos à la première occasion ; il ne fallait pas fuir mais il fallait rester méchant, parce que c’est ainsi que sont les hommes, et que je suis un homme. Même enfermé dans le froid immense, et même à l’explosion de mes synapses épouvantables, je suis resté un être humain doté d’une conscience et d’un courage mesurable, je n’admettrai pas que l’on me contredise sur ce point.

Il y avait un panneau « Sortie » au deux tiers du marais, sur lequel je me suis endormi et qui m’a donné du bois pour faire un feu.

III. Elle allaita l'auberge

Il n’y avait pas de mythologie disponible, et j’ai dû lire dans mes mains pour trouver la bonne route, pour décider du chemin à ne pas suivre. J’arrosais comme jamais, j’avais des sueurs peureuses que j’écartais d’une main, j’avais la poudre explosive du futur proche rangée en sachets à l’intérieur de ma tête, la douceur du printemps comme tache sous le complexe hypophysaire. Il semble que tout l’horizon était nimbé d’images. Tout mon âge était criblé de plomb. Et puis, à l’instant où j’avais tourné ma tête vers l’intérieur de moi, elle avait paru dehors, elle paraissait très loin mais elle me touchait. Sans difficulté, elle sautait d’une pierre à une autre en laissant des restes rougeâtres derrière elle, mais elle ne souffrait pas : comme Hannibal ou Rimbaud, elle préférait rire devant le monde et s’oubliait la plupart du temps. Alors moi je disais « Va-t-en », comme on dit quand on ne sait pas, et je continuais de marcher en écartant les lianes et les moucherons glacés qui me couraient sur le visage, et me mordaient sauvagement en aggravant les boursouflures qui avaient déjà apparu sur ma peau. C’était un automne en enfer, une méchante soirée passée à marcher le long de rien, vers une destination que j’imaginais forcément cruelle. Je disais « va-t-en », elle restait. Je croyais que l’effervescence d’une rencontre nécessitait un peu de pugnacité et beaucoup de chance, elle répondait que je n’étais pas chanceux. Elle m’a dit « Tu n’as pas honte, et quand je te regarde je sens la mer », et puis j’ai senti mes boyaux faire un tour sur eux-mêmes comme rarement. Rien de tout cela n’avait été inscrit sur le planning, une éternité plus tôt.

Il a fallu que quelqu’un intervienne. Quelqu’un de haut m’a attrapé par une épaule et m’a secoué pendant de longues minutes. Quelqu’un m’a dit « Fonce, mais choisis bien, ou tu es mort », et j’ai cru qu’il plaisantait. Alors, rien qu’en un tour de chrono je me suis enfui à travers la garrigue en faisant des sauts entre les mauvaises herbes ; j’avais perdu la trace du printemps et je n’avais plus accès aux forces automatiques, mais j’étais revenu à moi.

Les voix se faisaient pressantes. L’envie d’avoir un lit et une couette devenait une vie à elle seule. « J’ai froid », j’ai dit, on m’a répondu qu’il n’y avait que moi entre la terre et le ciel, et que j’allais devoir péter pour me réchauffer. Pourtant, elle était toujours là, même si elle était moins belle que la première fois. Elle avait l’air d’avoir dû se battre parce que la proéminence de son front était terriblement pensive, et préoccupée. Elle me souriait. Elle me disait qu’on allait faire l’amour. J’ai dit « Va-t-en », comme les gens qui ne savent pas, et je sais que j’ai voulu l’enterrer dans le sol pour qu’elle se taise. Puis rien qu’en discutant avec moi-même j’ai eu le pressentiment d’une tristesse profonde, comme quand le vent vous chante une mélopée que vous êtes trop vert pour bien comprendre. Il suffisait d’un peu de glace pour que je ralentisse, d’un peu de feu pour que je me mette en colère, d’un soupçon d’ivrognerie dans l’air pour qu’elle parte en courant, mais je n’ai pas entendu la musique. J’ai voulu chanter plus fort, et j’ai tout perdu.

mercredi 8 septembre 2010

Arthur Rimbaud - Varturiations

« Ô tétards, ô bretons ! Quel homme est sans tétons ? »

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« Je l’ai redoutée. Quoi ?
La grosse erreur.

C’est ta mère allée avec le facteur. »

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« J’allais, les doigts pleins de crottes de nez
Le GR 10 aussi devenait un dédale
J’allais sous le ciel, buse, et j’étais infernal
Oh ! là là, que de strings ficelles j’ai rêvés !

Mon unique litote avait un peu de mou
- Petit con de glandeur, je versai dans les sources
Ma pisse. Mon auberge était l’antre d’un ours.
- Mes oreilles au miel avaient un petit goût.

Et je me défonçais, assis au bord des routes,
Dans un paradis tendre où je faisais des croûtes
A l’écorce d’un tronc, comme un enfant rageur.

Où, filant au milieu des phares électriques,
Comme des mires, je tirais à l’élastique
Sur des voiliers blessés, milliers de petits beurres !

Variassons

Je porte des œillères comme mon père et comme ma mère, comme mes deux frères, pas mieux que les quatre hères qui traînent à mon balcon, œillères posées dans l’atmosphère en équilibre, mais précaire. Je porte des fers comme Gulliver et comme Platon, et je respire parfois d’un air sévère, quand je me ressert d’un élan sincère mais désordonné. Je persévère. Je porte l’hiver comme un bâton de marcheur, parfois je me penche en avant pour traire, et je dessine le portrait de Pereire pour un sou de bonheur.

Je suis le con aux botillons marrons, je monte onctueusement les escaliers de ma maison, je n’attends plus de monts et de merveilles aux potirons. Donc, parfois je sonde un ponton devant moi, avant d’y mettre un pas, je me prends pour un colon de Pondichery sous la pluie, je m’imagine à la fois Montaigne et Napoléon, les mains dans le charbon. Montrez moi que l’on peut contenir son corps, que l’on doit foncer surtout quand c’est immonde, et que non, l’on-dit n’est pas contre le pardon. Ne pas sombrer, et ne pas perdre la raison.

J’ai oublié tous les fous cachés dans les oubliettes de cet asile de Ouagadougou. Ici, tout n’est que froufrou foutraque et coups de grisou, et quand je dis « vous », je souffre au niveau du cou. J’avais dit Bouboule sans vouloir trouer sa carapace de bambou : Proudhon l’aurait compris d’un coup. Je saoule avec ma voix sobre et qui roule, qui roule jusqu’au bout, j’outrage à magistrout, j’attroupe à la Bastouille pour défendre mes amis et me la couler douce. Ouille.

Fini les tirs polis, y compris ici où les « oui » sont légions. Fini de dire qu’il y avait pire que Mimi Mathy juchée sur un missile balistique, et qui siffle en fixant l’infini d’un regard bizarroïde. Ils ont compris qu’au fil du temps qui pisse, rien n’y survivra, ni ici, ni ailleurs, ni dans les plis d’un pigeonnant de fille, ni dans les plis d’un fond de piscine triste et alangui. J’imagine le pire et j’y fixe une attente inouïe ; je fais fi de Bibi, ma pomme d’api, qui sans ses épis rouquins ne serait pas digne d’y rester.

L’octroi ne doit pas ouater les octaves entre tes doigts, et tu ne dois pas masquer la ouateur de tes cris d’oie, comme si tu avais les foies d’un autre moissonneur. Sois simple et reste coi tant que l’on ne t’a pas pointé du doigt. Boire c’est bien, y croire c’est mieux. Mieux vaut ne pas savoir si ce soir le feu viendra de ta voix ou de ta raison, et mieux vaut ne pas croire que moi, enfant de peu de foi, je décrocherai de froides étoiles pour toi et pour ta carcasse aux abois.

Abigaëlle

Abigaëlle, tu n’es pas belle
Pas plus belle que maman
Tes étincelles, Abigaëlle,
Volent avec le vent.

Privée de vie, cela révèle
Que tu es triste et que tu mens
Une main sur une aile
Et l’autre main devant.

Rêvant de t’en sortir
Repue de tant d’air pire
Grattée par des crapules
Des crabes-libellules
Une main sur une aile
Et l’autre main devant.

Respire un peu, Abigaëlle,
Ca ne durera pas longtemps
Respire autour de tes aisselles
Et de tes cheveux blancs.

Abigaëlle, méchante histoire,
Ne descend pas d’un cran.
Ne crâne pas de tout savoir,
Méchant soir de printemps.

Sens 1

Va téter des faits magiques
Des fées métalliques
Et du sort, du coup, d’un seul.

Un autre que lui.
Une idiotie morose et palpitante.
Des écartements soudains : ne pas se faire écraser le pied-bot.
Pourquand défend-on la base arrière ? Les chanteurs hyéneux ?
Les électrosphères ?

Pas mieux.
Pas ailleurs non plus.
Dessous tes mains défectueuses.
Par-là et au pas de charge, l’histoire en robe de bal.
L’amiral aux deux visages.

Un nez curé sans sang dedans.
Sans défi et sans montagne.
L’atermoiement délirant ne fait qu’empirer, ou pas.
Ou après.

Pas mieux.
Pas ailleurs non plus.
Parfois peut-être, mais sans y croire.

mardi 3 août 2010

Funeral Blues - W.H. Auden (Traduction)

Arrêtez les pendules, coupez le téléphone,
Éloignez le vieux chien qui jappe et s’époumone,
Faites taire les pianos, et au son du tambour,
Faites entrer le cercueil et les sanglots du jour.

Les avions tourneront au-dessus de nos corps,
Écrivant dans les cieux le message : « Il est mort »,
Nous mettrons des colliers de deuil aux pigeons blancs,
Les agents de police auront du noir aux gants.

Il était mon Nord, mon Sud, mon Est et Ouest,
Chaque jour de mon temps, chaque instant de ma sieste,
Mon matin et mon soir, ma voix, mon corps,
J’ai rêvé de l’amour éternel : j’avais tort.

Je ne veux plus voir les étoiles quand je veille,
Démantelez la lune et pliez le soleil,
Videz les océans, détruisez les forêts,
Désormais, rien ne vit qui doive être sauvé.

Suicide In The Trenches - Siegfried Sassoon (traduction)

J’ai connu un jeune soldat
Qui traînait un sourire béat
Il dormait bien dans la nuit noire
Et sifflait du matin au soir

L’hiver, dans les sombres tranchées
Couvert de poux et assoiffé
Il s’est tiré dans le cerveau
Personne n’en a dit un mot

Foules en transe aux yeux béats
Quand paradent vos beaux soldats
Priez pour ne pas découvrir
Où vont la jeunesse et les rires.

samedi 12 décembre 2009

Le Coeur Abandonné















Dans une grande gare éteinte et immobile,
Mon cœur saute et s’ébroue, petit cœur affamé.
Canasson jaillissant dans le froid de la ville,
Mon cœur se mire aux flaques, ô ! Cœur abandonné !

Râlant, fumant, claquant des sabots sur le marbre,
Mon cœur s’éprend de tout, petit cœur affamé.
Du gris sale du ciel, de son eau que les arbres
Agrippent en riant, ô ! Cœur abandonné !

Montrant ses deux oreilles au soleil impassible,
Hennissant de plaisir, mon petit cœur charmé
Esquisse un pas de danse, oublie d’être irascible
Et joue comme un enfant, ô ! Cœur abandonné !

Cauchemars

De sombres cauchemars aux accents familiers
Me hantent certains soirs. Je m’y vois tour à tour
Suspecté, condamné, suspendu par les pieds,
Pathétique et pleurant, réclamant que le Jour

Nouveau me vienne en aide, me sorte du guêpier !
Arrache de ma peau les sangsues déjà pleines
Que mon pauvre esprit dégénéré, fou à lier
Fait pousser à l’envi sur mon noir abdomen.

Mais la nuit, chat jaloux, me tient entre ses pattes,
Enfermé, froid et nu, dans un trou sans lumière.
Mon âme prie, idiote, et mes doigts tremblent et grattent
Au hasard ! Et j’entends qu’on rit de mes prières.

D’autres fois, dérivant dans un manoir immense
Je butte sur des corps, j’agrippe des nuées,
Je sue, je crie « Assez ! », puis de rage je lance
De virtuels cailloux vers de faux macchabées.

Quel effroi je ressens quand dans mon lit le soir
Apparaît près de moi cette vieille fripée,
Que ses longs bras me touchent, que ses yeux dans le noir,
Sont deux lunes blanchâtres expirant de la craie !

Hier un cauchemar plus sombre et plus mauvais
M’a fait cracher des seaux de fiel et de douleur.
On m’y disait « Adieu, pour la dernière fois ! »
Et l’Amour me laissait à mon sang et mes pleurs.

A ceux dont le sommeil est d’une paix divine,
Priez pour qu’il le reste et laissez-vous bercer.
Le mien n’est qu’un grand lac aux vagues assassines,
Et les nuits sont pour moi de longues traversées !

L'Ennui

I.

L’ennui est là, d’abord, qui sirote son verre,
Observe et prend le pouls de tous les caractères.
Invisible animal assoiffé de tristesse,
Toujours prêt à bondir en vue de la jeunesse,

Il investit une âme adolescente, un soir
Et dit : « Ecoute, toi qui ne vis que pour boire
Et danser, et briller, qui prends ce qui te tente,
Ecoute ! Si tu pleure et ris quand ça te chante.

Il lui chuchote alors un seul mot à l’oreille,
Un mot parmi cent autres, à nul autre pareil.
Il le dit une fois, et inscrit en douceur
Les lettres de l’Ennui dans ce cerveau sans peur.

II.

Et déjà le jeune homme y pense en se levant,
Ne l’oublie plus du tout, s’amuse moins souvent,
S’ennuie d’aimer, se traîne et maudit l’existence,
Va de droite et de gauche, en oublie l’espérance.

Il se plaint souvent que tout va de mal en pis,
Et l’Ennui lui répond « Par ici, par ici ! »
Comme un bourreau sadique agitant la potence,
Allonge le supplice et murmure « Patience ! »

Et l’attente commence, et l’homme est aux abois,
Se marie quelque temps, divorce, mais pourquoi ?
Il renie ses amis en des accès de rage
Et tourne infiniment comme un lion en cage.

Il lit, s’éprend d’histoire et de littérature
Etudie la physique, étale sa culture
En des dîners mondains qui bientôt l’insupportent.
Il voudrait partir loin mais s’arrête à sa porte.

Qu’il devienne marin, rejoigne les Marquises,
Elève des pingouins au bord de la banquise,
L’Ennui est avec lui, partout ! Même sous terre !
En chaque vent glacé, chaque coup de tonnerre !

Et l’homme le supplie, lui demande parfois :
« Quand t’en vas-tu ? » L’Ennui : « Je serai toujours là ! »
Et le martyr, en vain, de prier : « Que l’on m’aide ! »
Que la vie m’abandonne ou me donne un remède,

J’étouffe ! »




















III.

« Et tu te noies, tu meurs, et je gambade !
J’établis mes quartiers dans ton cerveau malade !
J’y suis chez moi, j’y vis, ton âme est ma maison,
Je peins les noirs tableaux qui couvrent tes plafonds !

Quand tu te plains, je ris !» dit le vieux trouble-fête.
« Quand ta femme est partie, je chantais à tue-tête,
Et te savoir souffrant me rend plus délectables
Encor, les odieux tourments dont je t’accable. »

IV.

Mais il y a des gouffres dont même l’Ennui
N’ose pas aller voir les ténèbres et la suie.
Et tout Être soumis aux deux lois implacables
De Spleen et de Folie, sa sœur incontrôlable,

S’en ira voir un jour si par-delà les eaux,
Dans quelque nouveau ciel ou dans un vieux tombeau,
Dans les contrées divines où siège Lucifer
Il ne fait pas meilleur qu’ici bas sur la Terre.

Et par un bon matin de printemps, à l’aurore,
L’homme ira dans les champs couverts de blanc et d’or
Il ne sentira rien, il n’écoutera pas
Soleil, Azur en paix, enfants aux légers pas.

Et son visage pâle aura tout accepté
De l’Ennui, de la Mort qui vient le contrarier.
Il saura que s’il fuit, s’il rompt et qu’il s’écarte,
C’est pour l’Eternité, l’exploration sans carte !

Metkovic

Entre des troncs fripés, jetant ses pauvres armes,
Sur des chaises cassées s’assoit mon pauvre corps.
J’entends de l’horizon fracassé le vacarme
Et je tombe transi. Mais là, dans le décor

Retentit une marche nuptiale, ironie !
Dans ces pays meurtris, et qui lèchent encore
Les plaies froides et crues d’un passé que renie
Le vigoureux maintien des routes et des ports.

Sous des plafonds de craie je cours entre les gouttes
Et je ris de penser à l’astre du matin,
Banni de ces contrées, assailli par le doute
Le Soleil ! Que l’on nargue en se lavant les mains.

Metkovic, animal usé, vieux débris !
Je cherche entre tes murs ton cœur mystérieux,
Ta pluie pèse et me tue, je hais tes grands fronts gris,
Mais tu fais naître en moi des lendemains radieux !

Sonnet de la pudeur

Elle est ma sœur et mon tracas, et ma compagne,
Elle tire les ficelles, et mon âme brisée,
Du fond de son cachot, des pavés de son bagne
Obtempère en pleurant, ô ! Pudeur avisée !

Je suis son obligé, son serviteur aimable,
Voleur obéissant aux ordres du parquet.
Ses désirs sont les miens, Cléopâtre irritable
Et je pleure en secret les occasions manquées :

Le vice inavouable et l’ombre improvisée,
Les femmes que mon corps brûlant voulait toucher
Quand cette puritaine et ses faux airs de sage

S’emparait de mes membres et les faisait trembler !
Alors, horrible ancêtre, ayant pris cent ans d’âge,
Honteux de ma Pudeur, je courais me cacher !

Venise















Les innombrables stupeurs ! Le décadent plaisir des yeux , sur ces canaux verticaux que traverse une pluie toute oblique. Ne faire plus qu’un avec l’élément global, la somme de tout, ciel bas, goëlands, marins, boutiques ! Faire autorité sur le monde et sur soi-même. Ne plus entendre les supplications de la ville au touriste débutant, l’appel de la mer salie et dédaigner les embruns qui fouettent le visage. Demi-tour, et demi-tour encore, sans cesse, à jamais, pour être bien certain de ne jamais arriver nulle part !

Turin - Séquence ultragauchiste


Le digne émolument des Turinois obèses
- Mais pourquoi non, enfin, il faut bien se nourrir -,
Siphonne allègrement le réservoir de pèze
De la ville où l’on voit les pauvres gens mourir.

La Piémontaise allure aux abords de Turin,
Collines arrondies, rebondis portefeuilles,
Où de beaux commerciaux remuent leurs popotins,
Affichant leurs putains, nous narguant sur le seuil !



mardi 13 mai 2008

Il ne fait pas très bon avoir dix ans ce soir

Fraternelles, mes sœurs ne le sont pas, c'est sûr,
mes frères sont cupides et leurs manières sont dures,
Et quand j'entends ma mère crier derrière ma porte,
je murmure en dedans : "que le diable l'emporte ! "

Mon père est un violent ; un grand ogre à l'ancienne,
Féroce et revanchard, sa puissance est martienne
Et son poing peut briser plusieurs os à la fois.
Mon dos et mes deux bras en témoignent pour moi.

A l'école on m'insulte, on rit derrière mon dos,
Les grands n'arrêtent pas de me traiter de sot,
A la récréation le temps pour moi s'arrête,
ils me mettent des coups de talon dans la tête.

Et même la maîtresse a ri hier au soir,
de me voir à genoux, en proie au désespoir,
je suis rentré saignant, et puis à la maison,
on m'a laissé pleurer derrière les frondaisons.

Il ne fait pas très bon avoir dix ans ce soir,
mes amis, en cadeau, m'ont mis un entonnoir
jusqu'au fond de la gorge. Il est rempli d'essence,
J'ai mal un peu partout et je pleure, et je pense,

à la mer. Aux oiseaux, au senteurs printanières
que je ne connais pas, à la forêt légère,

et je pense aux longs pieux que je mettrai un jour,
au fond des deux grands yeux du monde qui m'entoure.

mardi 6 mai 2008

Il n'y a que des bonnes raisons - Maud de Lassus

en réponse à cela:" Tous les jours, le grand réservoir de la jeunesse
Est siphonné! Il ne reste rien de ces années".

Est ce que être adulte signifierait
Se saôuler aux larmes d'une jeunesse oubliée?
Autant que les mémoires d'enfants les souvenirs
Se renouvellent et fuient avant de mourir.

Celui de l'adulte est le plus arrogant
Des âges. Parlons de la vieillesse, le troisième!
Ne dit-on pas qu'il s'agit là de l'enfant
Retrouvé? Amants complices de ces années reines,

Sur le banc des esseulés, entre deux nuages,
Nous verrons les dauphins nager dans du coton
Et les hirondelles carresser l'horizon.
La douce mélodie d'une vieillesse sans âge,

Vertueuse jeunesse jadis ébranlée,
Nous emportera dans le flot des écorchés.
Les yeux ridés de larmes et les joues rosées
Nous embrasserons, ensemble, l'éternité.