I.
L’ennui est là, d’abord, qui sirote son verre,
Observe et prend le pouls de tous les caractères.
Invisible animal assoiffé de tristesse,
Toujours prêt à bondir en vue de la jeunesse,
Il investit une âme adolescente, un soir
Et dit : « Ecoute, toi qui ne vis que pour boire
Et danser, et briller, qui prends ce qui te tente,
Ecoute ! Si tu pleure et ris quand ça te chante.
Il lui chuchote alors un seul mot à l’oreille,
Un mot parmi cent autres, à nul autre pareil.
Il le dit une fois, et inscrit en douceur
Les lettres de l’Ennui dans ce cerveau sans peur.
II.
Et déjà le jeune homme y pense en se levant,
Ne l’oublie plus du tout, s’amuse moins souvent,
S’ennuie d’aimer, se traîne et maudit l’existence,
Va de droite et de gauche, en oublie l’espérance.
Il se plaint souvent que tout va de mal en pis,
Et l’Ennui lui répond « Par ici, par ici ! »
Comme un bourreau sadique agitant la potence,
Allonge le supplice et murmure « Patience ! »
Et l’attente commence, et l’homme est aux abois,
Se marie quelque temps, divorce, mais pourquoi ?
Il renie ses amis en des accès de rage
Et tourne infiniment comme un lion en cage.
Il lit, s’éprend d’histoire et de littérature
Etudie la physique, étale sa culture
En des dîners mondains qui bientôt l’insupportent.
Il voudrait partir loin mais s’arrête à sa porte.
Qu’il devienne marin, rejoigne les Marquises,
Elève des pingouins au bord de la banquise,
L’Ennui est avec lui, partout ! Même sous terre !
En chaque vent glacé, chaque coup de tonnerre !
Et l’homme le supplie, lui demande parfois :
« Quand t’en vas-tu ? » L’Ennui : « Je serai toujours là ! »
Et le martyr, en vain, de prier : « Que l’on m’aide ! »
Que la vie m’abandonne ou me donne un remède,
J’étouffe ! »

III.
« Et tu te noies, tu meurs, et je gambade !
J’établis mes quartiers dans ton cerveau malade !
J’y suis chez moi, j’y vis, ton âme est ma maison,
Je peins les noirs tableaux qui couvrent tes plafonds !
Quand tu te plains, je ris !» dit le vieux trouble-fête.
« Quand ta femme est partie, je chantais à tue-tête,
Et te savoir souffrant me rend plus délectables
Encor, les odieux tourments dont je t’accable. »
IV.
Mais il y a des gouffres dont même l’Ennui
N’ose pas aller voir les ténèbres et la suie.
Et tout Être soumis aux deux lois implacables
De Spleen et de Folie, sa sœur incontrôlable,
S’en ira voir un jour si par-delà les eaux,
Dans quelque nouveau ciel ou dans un vieux tombeau,
Dans les contrées divines où siège Lucifer
Il ne fait pas meilleur qu’ici bas sur la Terre.
Et par un bon matin de printemps, à l’aurore,
L’homme ira dans les champs couverts de blanc et d’or
Il ne sentira rien, il n’écoutera pas
Soleil, Azur en paix, enfants aux légers pas.
Et son visage pâle aura tout accepté
De l’Ennui, de la Mort qui vient le contrarier.
Il saura que s’il fuit, s’il rompt et qu’il s’écarte,
C’est pour l’Eternité, l’exploration sans carte !