vendredi 5 novembre 2010

IV. Faux îlots

Perché à l’apogée du mont Sommeil, j’ai projeté mes yeux comme des éclairs jusque dans la profondeur de Paris et de ses égouts. Sur une place sphérique, vidée de ses passants, il y avait une diligence traînée par six nègres souriants, et des chiens bleus qui jappaient autour. Une énorme masse visqueuse était comprimée à l’intérieur du carrosse et dégoulinait par les fenêtres, le long des bords, laissant des gouttes de sueur fumantes s’écraser sur le pavé. Au-dessus de l’attelage, qui glissait en silence vers le Nord de la capitale, il y avait une paire d’yeux, l’un tourné vers le sol, l’autre guettant le passage d’éventuels aéroplanes, et l’ensemble semblait capter sans peine la mousse hertzienne dégagée par les antennes des toits ; c’était une évidente connexion entre différentes parties du monde, arracheurs fantomatiques, misères aplaties par le temps, divisions par zéro, foules innocentes, l’immense magma de la science, des odeurs, de la création et du bruissement des arbres réunis en un seul corps, en une seule âme riche, qui me défiait tout en me craignant. Il y avait du bruit comme rarement : c’était la rencontre fortuite de tous les Rolls Royce de la Bataille d’Angleterre, rugissant à l’unisson à l’intérieur de ma boîte crânienne, alors que mes lèvres formulaient vainement quelques notes pour les endormir, certains pilotes agissant faiblement sur la manette des gaz pour me laisser du répit… Du bruit ! Je n’avais pas deviné, le jour de ma naissance, que le monde dans lequel j’entrais était aussi peu silencieux. Tournant un regard pensif derrière ces hurlements, j’ai pensé brièvement au mensonge originel, je me suis délecté de la souffrance du monde, qui contre-balançait allègrement la mienne. Ma pensée, comme hypnotisée par les cassures, les cris, l’acrobate craquèlement de l’essence explosée, s’orientait désormais ailleurs, chevauchant une émotion lascive et apaisante. J’étais assis dans une salle de taille réduite, sur une chaise usée par la guerre, en compagnie de jeunes garçons fort charmants. L’un d’entre eux était allongé sur une étroite table, légèrement en pente, tête vers le bas, et les trois autres lui enfilaient de la cellophane autour du visage. On lui demanda s’il pouvait respirer à sa guise ; il dit que oui. On lui versa ensuite de l’eau sur le visage, et c’était visiblement un jeu amusant. Il ne mit que quelques secondes à demander qu’on arrête. Il étouffait. Tout le monde a rit, on l’a détaché, puis chacun d’entre eux a sorti une feuille de sa poche, sur laquelle étaient inscrits des noms. Ils sont sortis de la pièce en chantant. Dehors, l’air était chaud.

Ma chaise était branlante et je n’avais pas de papier pour me bricoler une cale. Mes cheveux hérissés me donnaient l’air d’un enfant sauvage, ce que je n’étais toujours pas. Je me suis souvenu de ma parole donnée à ceux qui la demandaient, de mon enfance décorée par des arbres de taille différente, de mes parents agrafés comme des personnages de théâtre, de mon hiver qui me tirait des larmes. Enfant, mes matins étaient toujours endeuillés par la disparition des jalons que j’avais plantés dans mes rêves. Adulte, je ne savais plus pourquoi ni pour qui rêver, d’ailleurs je ne rêvais plus. Les souvenirs que je gardais de la nuit n’étaient en général qu’une fanfare d’occasions inexistantes, mais manquées toutefois… Il n’y a qu’après ma mort, ce tabou, que tout m’est revenu en un bloc. En brillant par mon absence, j’ai acquis la maîtrise de l’oubli, j’ai décidé d’une direction à me donner pour l’éternité, une éternité à caresser dans un silence suspect les pales immobiles des chasseurs de la bataille d’Angleterre.

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