II. Dégraisseux / Mal en point
J’ai atteint les contrées dont on ne connaît pas le nom, sans même reconnaître l’odeur des lieux. Des marécages bleus et verts, traversés de bruits métalliques. Des volatiles aux poings serrés qui semblaient jauger mon courage d’un regard. Des carosses fatigués qui traçaient lentement des sillons dans la boue, à l’intersection de différents lacs de hauteurs différentes. Des chants, parfois, entrecoupés de cris perçants. Au loin, des barres d’immeubles en décomposition, dont la fonte se mêlait au ciel gris, c’était peut-être un Paris venu d’ailleurs, une capitale perdue, ce n’était peut-être qu’un dessin de mon esprit perdu et désireux de retrouver un peu de chaleur humaine. Ce n’était probablement rien. J’ai marché sur quelques mètres en enjambant de drôles de carcasses naines, et je savais que rien ne pourrait m’empêcher d’y plonger une main rageuse : je devais savoir. J’ai empoigné un crâne transparent comme une méduse et je n’ai pas été piqué ni mordu ; J’ai levé ce vestige à hauteur de mon visage et j’ai longuement conversé avec lui, lui demandant peut-être mon chemin ou me moquant de son état de délabrement, mais cette face d’os ne répondait rien. Dans la boîte cranienne était une pendule qui égrenait des secondes funestes en dégoulinant, et les chiffres du cadran avaient été remplacées par des aquarelles d’enfant. A trois heures était une maison de campagne, à six heures était un cyprès italien, et à onze heures, juste avant le début et la fin du temps, était une cloche brillante qui valsait lentement. Je ne voulais pas attendre jusque là. J’ai remercié ce crâne peu coopératif, je l’ai planté dans le sable humide et j’ai tapé dessus avec un marteau récupéré dans l’atmosphère, un vieux marteau de forge, une arme titanesque qui m’a échappé des mains et s’en est retournée vers les nuages.
Ma marche ne faisait que commencer.
Ma tête tournait de moins en moins.
Il y avait comme une entente inerte entre mes membres.
Je ne savais plus si l’histoire m’attendait vraiment, et j’ai décidé, pour de bon, de m’occuper de mes affaires et de ne pas me soucier des regards en coin que me jetait l’eau sale du marécage ; j’avais directement affaire avec le ciel et l’avenir lointain.
Il faut avoir déjà navigué les yeux bandés, avec la fièvre, avec aussi la certitude que le bois vermoulu du vieux pont va céder d’un instant à l’autre et nous laisser disparaître dans les profondeurs, pour vraiment comprendre ce qui me traversait à cet instant précis. Si j’avais besoin d’une ville, je la voyais. Je la voyais bien, mais je ne pouvais la comprendre vraiment ni m’y attarder trop longtemps. Si je voulais une femme elle apparaissait devant moi, saignante mais drôle, lourdement perspicace, dépourvue de seins mais bavarde toutefois. Si je rêvais d’une route de campagne et d’un carnaval brésilien dans un champ de maïs, la providence m’y emmenait aussitôt. Je pouvais sentir la sueur du conducteur de char et le vacarme des fusées qui éclatent par dizaines. Je pouvais me rendre solitaire et marcher pour le plaisir, le long d’un chemin de terre. Mon esprit désordonné me soumettait des alternatives idiotes ou géniales, d’une minute à l’autre. J’ai pêché des opiniâtres laborieux par le col, les matraquant vigoureusement d’une main, tandis que ma mère m’appelait parce que c’était l’heure du déjeuner. J’ai volé sur des têtes de hibous entre des statues de bronzes, mes chevilles tenant la corde et mes coudes élargissant l’espace autour de moi. J’ai cru comprendre des choses, et je les ai perdues, je n’ai pas cherché à revenir sur le passé mais il me tenait toujours par la manche, et c’était épuisant.
Et puis, en un souffle, j’étais de retour dans le marécage du bassin parisien, dans le trou de l’Île-de-Transe, et je me tenais les côtes de douleur en continuant ma route.
Je n’avais pas rencontré beaucoup de monde depuis mon départ, quelques milliers d’années plus tard. Un vieil oncle m’avait raconté l’histoire des nains de Sixis, et d’Isis, et de sa fuite désordonnée vers les forêts du Nord, mais moi je le trouvais ridicule. Pourquoi fuir ? Pourquoi rompre toujours ? Je voulais garder la tête haute et dire au monde que je l’aimais ; je voulais garder la possibilité de le poignarder dans le dos à la première occasion ; il ne fallait pas fuir mais il fallait rester méchant, parce que c’est ainsi que sont les hommes, et que je suis un homme. Même enfermé dans le froid immense, et même à l’explosion de mes synapses épouvantables, je suis resté un être humain doté d’une conscience et d’un courage mesurable, je n’admettrai pas que l’on me contredise sur ce point.
Il y avait un panneau « Sortie » au deux tiers du marais, sur lequel je me suis endormi et qui m’a donné du bois pour faire un feu.
III. Elle allaita l'auberge
Il n’y avait pas de mythologie disponible, et j’ai dû lire dans mes mains pour trouver la bonne route, pour décider du chemin à ne pas suivre. J’arrosais comme jamais, j’avais des sueurs peureuses que j’écartais d’une main, j’avais la poudre explosive du futur proche rangée en sachets à l’intérieur de ma tête, la douceur du printemps comme tache sous le complexe hypophysaire. Il semble que tout l’horizon était nimbé d’images. Tout mon âge était criblé de plomb. Et puis, à l’instant où j’avais tourné ma tête vers l’intérieur de moi, elle avait paru dehors, elle paraissait très loin mais elle me touchait. Sans difficulté, elle sautait d’une pierre à une autre en laissant des restes rougeâtres derrière elle, mais elle ne souffrait pas : comme Hannibal ou Rimbaud, elle préférait rire devant le monde et s’oubliait la plupart du temps. Alors moi je disais « Va-t-en », comme on dit quand on ne sait pas, et je continuais de marcher en écartant les lianes et les moucherons glacés qui me couraient sur le visage, et me mordaient sauvagement en aggravant les boursouflures qui avaient déjà apparu sur ma peau. C’était un automne en enfer, une méchante soirée passée à marcher le long de rien, vers une destination que j’imaginais forcément cruelle. Je disais « va-t-en », elle restait. Je croyais que l’effervescence d’une rencontre nécessitait un peu de pugnacité et beaucoup de chance, elle répondait que je n’étais pas chanceux. Elle m’a dit « Tu n’as pas honte, et quand je te regarde je sens la mer », et puis j’ai senti mes boyaux faire un tour sur eux-mêmes comme rarement. Rien de tout cela n’avait été inscrit sur le planning, une éternité plus tôt.
Il a fallu que quelqu’un intervienne. Quelqu’un de haut m’a attrapé par une épaule et m’a secoué pendant de longues minutes. Quelqu’un m’a dit « Fonce, mais choisis bien, ou tu es mort », et j’ai cru qu’il plaisantait. Alors, rien qu’en un tour de chrono je me suis enfui à travers la garrigue en faisant des sauts entre les mauvaises herbes ; j’avais perdu la trace du printemps et je n’avais plus accès aux forces automatiques, mais j’étais revenu à moi.
Les voix se faisaient pressantes. L’envie d’avoir un lit et une couette devenait une vie à elle seule. « J’ai froid », j’ai dit, on m’a répondu qu’il n’y avait que moi entre la terre et le ciel, et que j’allais devoir péter pour me réchauffer. Pourtant, elle était toujours là, même si elle était moins belle que la première fois. Elle avait l’air d’avoir dû se battre parce que la proéminence de son front était terriblement pensive, et préoccupée. Elle me souriait. Elle me disait qu’on allait faire l’amour. J’ai dit « Va-t-en », comme les gens qui ne savent pas, et je sais que j’ai voulu l’enterrer dans le sol pour qu’elle se taise. Puis rien qu’en discutant avec moi-même j’ai eu le pressentiment d’une tristesse profonde, comme quand le vent vous chante une mélopée que vous êtes trop vert pour bien comprendre. Il suffisait d’un peu de glace pour que je ralentisse, d’un peu de feu pour que je me mette en colère, d’un soupçon d’ivrognerie dans l’air pour qu’elle parte en courant, mais je n’ai pas entendu la musique. J’ai voulu chanter plus fort, et j’ai tout perdu.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire