jeudi 31 janvier 2008

Gitans

Les gitans ont parfois des gueules effrayantes,
Sous des chapeaux dantesques et des chapiteaux blancs.
Leur sourire est tordu, et très souvent ils tentent
De le muer en air effrayé ou dément.

Ils fuient la masse humaine ; ils ont bien mieux à faire,
Arrivés hier au soir, partis demain matin.
Leur venue fera dire doucement aux mégères,
Qu'ils sont un contingent d'horribles bons à rien.

Leur allure est tranquille, ils marchent sur le ciel.
Leurs souffles sont profonds, et leurs langues fidèles
Ont des codes oraux que rien ne vient troubler.

Ils ont la preuve innée des nuages qui grondent,
et s'effacent lentement. Ils vont avec les blés.
Ils sont ceux du voyage, ils sont du vrai côté.

mercredi 30 janvier 2008

Poètes

Baudelaire est un démon,
Rimbaud est un idiot.
Lautréamont a cru que la jeunesse
autorisait sa faiblesse.

La masse des poètes est une armée du pauvre,
leurs cris sont des molards jetés dans la campagne.
Il n'y a plus de moi ?
Je est un autre, à d'autres !

Les ongles qui enfoncent la poitrine infantile,
sont bannis. L'opium et les tohus-bohus, disparus.
On laisse couler la vie à travers, en travers,
Tu te diras poète. Tu ne le seras pas.
Pas tant que ces dragons te règleront le pas.

La mort de ces mots, du poète, intervient,
Dès lors qu'on le prononce.
Il ne faut rien chercher, mais bon sang,
Je ne cherche rien !
Les questions du poète sont celles des rameurs.
Vers où file l'esquif, combien de coups de reins ?

Idioties

Api Beursdé touillou,
Api Beursdé touillou,
Api Beeuurssdé touillou, quelqu'un.
Api Beursdé touillou.
Bravo, bravo!
Vous pouvez crever maintenant.

Il y a de l'indécence dans les "bon anniversaire".
Un glacial plaisir à s'annoncer, oeil dans l'oeil,
Que la mort approche, qu'il n'y a rien à y faire.
Combien de raisons de fêter un an de plus ?
Presque autant que le nombre de médailles
Que l'on m'a decernées pour faits de guerre.
Je hais les anniversaires.

Quel intérêt à offrir des cadeaux aux nouveaux-nés ?
Car enfin, cela revient à dire à leurs parents
"J'offre un jouet à celui qui très bientôt,
lorgnera votre héritage avec des yeux très gros, mais avant,
aura volé tout votre argent dans des études dont il ne fera rien."
On ne fait pas ça à un ami, sauf à ne plus vouloir de lui.

Pourquoi feindre la tristesse quand le malheur tombé
sur les épaules d'une autre, le pousse à prier Dieu.
Pourquoi vouloir toujours tirer ses propres larmes,
Quand un homme a perdu un parent, ou sa femme ?

La première chose que l'on se dit, c'est "Ouf, ce n'est pas moi.
Sur qui s'acharne le sort, sur qui coule la flamme."
La deuxième chose que l'on se dit, c'est "Tiens !
Quelle drôle d'aura émane de ce malheur, quelle curiosité !
Si je pouvais, je le pousserais un peu plus bas,
Pour observer cette souffrance, qui me paraît si loin de moi."

Telle est l'affreux mépris, et tel est l'égoïsme.
Chacun le cache au mieux, et chacun y arrive,
Ce n'est pas sorcier !

Colonel

Si tu as envie de pleurer, attends un peu.
Plonge, sous l’eau personne ne verra tes larmes.
Pleure, Colonel, pleure tes soldats perdus,
Leurs femmes entendront la nouvelle de ta bouche.

Et ne te défend pas quand il y aura de bruit,
N’essaie pas de courir, tu n’iras pas bien loin.
Ne ferme pas les yeux, et ne te rend pas sourd,
tu va devoir sourire. Pour cela, s’il le faut,
Tu tireras ta bouche à t’en saigner les lèvres.

The Lonesome Death Of The Unknown Boy

Les tuyaux à l’intérieur chargés de fumée noire
Les canaux n’avaient pas demandé à tant boire
Les oiseaux des anciens regardent en riant
Ce corps abandonné qui s’éteint lentement

Accablé et mordu, détruit par tant de vie
L’enfant s’est transformé en un animal gris
Allongé près d’un arbre, il n’y a pas si longtemps
Il s’amusait encore des sourires des parents

Et l’alcool bouillonnant sous sa veste trempée
Son herbe frémissant de remplir sa corvée
Ont fini d’engloutir sous des vapeurs piquantes
Les tripes à l’intérieur de cet être allongé.

Il y en aura peut-être pour se dire un jour
Qu’un peu d’attention et de regards penchés
De signes d’amitié et de baisers volés
Auraient dû le sauver de ce furieux parcours

Mais le destin sans doute avait pris le parti
D’attirer loin de lui les plaisirs de la vie
De pousser cet enfant dans les sentiers sans gloire
Où tous ont dû trouver la fin de leur espoir

La mort, la vraie, est venue tard ce soir,
Sur le corps et l’esprit étendre son bras froid
L’enfant n’en est plus un, depuis longtemps déjà,
Jamais plus un garçon, jamais un homme, voilà.

Over the acid waters

Running on a crumbling bridge over the acid waters
You’re convincing yourself that it wasn’t the right place
This fight was too hard, and you had nothing left to earn, brother.
And you had good reasons to leave

Despite the arrows pointed at your face
You still hope there’s out there somewhere
Someone who may listen and not gainsay
every word you’re bold enough to pronounce

But there are no warriors around, maybe it’s just a war into your head
Maybe your goals have changed and you haven’t noticed
Am I or am I not lying to myself, you say
Maybe I’m wrong, you then think, and you realize you might stop running

And you slow down, and walk, look up, but you can’t see the shore
You look at yourself, a beggar. You’re shivering, and tired, and wet
Stressed up, out of your head, it may be the pill they gave you
You didn’t know it would be such a hard thing to eat

You can only sit, your legs are broken and your thies ready to explode,
The skies above are telling no answers
Of course, you never believed you could talk to somebody up there,
Maybe I should have tried, maybe once, you’re thinking.

Back from an early age, your family is whispering words you don’t quite get
Your mind asleep can hardly recognize the sound
And you wish you could answer, because there’s nothing else around
But your tongue and teeth are paralysed, no longer under control.

If it’s the drugs, it should have been more efficient
You would have died without a thought or a last cigarette.
But no, condemned to smoke until the end,
Your hard times have not even begun.

A l'Est du monde

A l’est du monde
Une étincelle dans un œil éteint
Une envie subite et un cœur qui bat.
Les os soudés, en chœur, impriment le rythme,
Et la carcasse avance vers la fin des âges.

Il y eut des jours sans lumière, mais il y eut pire,
Le froid qui mord et les pieds qui gèlent,
Plus un frisson, plus de douleur,
Juste la mort qui se fait une place au chaud.

Il y eut des dagues entre les vertèbres
Lancées de l’ombre d’un caisson
Et par dizaines, et par centaines,
Les corps qui tombent à l’unisson.

Se laisser tomber alors,
Sans autre forme de résistance.
Se laisser tomber alors. Et en tombant,
Tourner ses yeux vers le ciel.

Perdu pour perdu

Il n’y a plus dans tes yeux cette ancienne chaleur
Le regard des jours qui ne font pas peur
Je suis serré dans un coin de cette salle immense
Tu me fais peur
Tu n’as pas fait le compte du temps perdu
Des heures affreuses et qui nous tuent
Regarde ailleurs, fais des bagages
Je n’en peux plus
Ce n’est pas l’heure ni l’endroit pour pleurer
Et tu as plus l’air de vouloir hurler
Garde ça pour toi, tais toi
J’en ai assez
J’ai trouvé des sourires à volonté
Loin de ta face effarouchée
J’ai trouvé mieux, de loin
Et j’ai changé
Je ne me bats pas contre toi
Mais je ne marche plus avec toi.

mardi 29 janvier 2008

A Paris

Derrière le fauteuil de la vieille qui criait,
Je lisais le Monde et buvais du thé
Avec un homme rencontré la veille
Dans un troquet

Il y a deux choses, disait-il, qui te tueront,
Le désir et l’assurance, sans doute,
Il m’a resservi une tasse en me disant :
Pas l’ambition

Mon fils mort à la guerre,
Je ne sais même plus son nom,
Ma femme est folle et moi je tremble,
Sans raison

Dehors, dans la rue, j’achète des cigarettes,
Devant un kiosque où le même couple,
Se dispute des centimes,
Pour la soupe

Il n’y a pas de métro à Paris,
Il n’y a que des visages permanents
Des horribles grimaces qui répondent
Aux soupirs des passants

En l’espace de deux minutes,
Mon ami a vomi son rouge,
Un Lagardère descendu à Montrouge
A souri

Un chapeau improbable dépasse
De la masse entassée dans une odeur de crasse²
Elle descend au cinquième arrêt
En grattant son nez

Dans ma rue un ancien m’a dégainé son bout,
Un bout de chair à l’ancienne, et propre, et cru,
Un morceau de choix, une pièce
Comme on n’en fait plus.

Poésies lettrées : ABCDEF

A.

Certains l'ont dit méchant ; il n'est que malheureux,
Il a creusé un trou et caché son manteau;
La fièvre a déjà pris le meilleur de ses yeux,
Il a claqué la porte et brisé les carreaux.

Soufflant les quatre vents de son esprit malade
Il navigue au hasard d'un enfer à un autre,
Et arrache aux murs blancs des lambeaux, et parade.
Les chairs à l'extérieur, son sang se mêle au nôtre.

Je trouve à son côté l'ambiance mortifère
qui fait tomber de moi la folle envie de faire.
Je m'imprègne, et souvent je rêve d'infini.

Il est un compagnon quotidien, presque aussi
Triste que les anges, il baigne dans de l'eau.
Je ne le tuerai pas, car Dieu est avec lui.


B.

Les enfants qui sont déjà des hommes,
Honteux avant l'heure, pressentent,
L'empreinte terrible du temps sur leur état.
Leurs rides sont atroces, bien pires que chez les vieilles.


C.

Marie, Marie, marions-nous,
Et noue tes mains aux miennes, à moins que je préfère
Que tu les greffes ailleurs.
Faisons un inventaire,
Rapide. Et sois sincère.
Tu dois le décréter :
Ce mariage est un leurre.


D.

J'avais pris soin, au fond du bois, au fond de moi,
D'éteindre la brindille qui me donnait si froid.
J'avais bien dit, à mes amis, à mes envies,
Que ce n'était pas moi, que j'étais bien parti.

Mais j'ai laissé l'envie, le bois, et surtout toi,
vivre au petit bonheur, en se riant de moi.
Je m'suis mis à trembler, j'ai regardé par-là,
Mes pieds fragiles et laids, tout en bas, tout en bas.


E.

Je suis rentré chez moi bien saoûl, et très en vie.
Mes genoux faisaient les bruits de l'hydroglisseur,
Je passais dans les draps comme on va au tapis,
Il n'y a plus de lit, passé une certaine heure.

De silences en silences, j'ai ouvert un passage
Attendu sans envie, dévoré sans méfiance
Creusant en un soupir innocent, qui soulage
Les maux du temps qui passe et qui brasse la France.


F.

Ce n'est pas être enfant que se sentir vivant.
Et si jouer au mort est un aveu terrible,
Il doit venir bientôt, et nous taper dedans.
Tu crèves, tes sanglots te détournent des cibles.
Tu sues, et tes enfers ne sont qu'un mot dément
Sans intérêt vraiment, mais tu crois à tes chances,
d'aller fouler du pied ces terres d'espérance.

Quelle blague! Ton cou est nu, et tes bajoues sont bleues
De douleur Contenue, de trop de temps passé,
A espérer un train qui ne viendra jamais.
Tu gravis à l'envers l'hélice du passé,
et tes amis aussi ont les lèvres gercées.

Ta malette était pleines de promesses! Oui mais,
Ton coeur était déjà pourri de l'intérieur,
Tu riais bêtement aux histoires de tes soeurs.
Tu te tenais les côtes comme on tient une lame,
Et s'affaissant soudain tu te sentais des larmes
Pousser à l'intérieur. Tu étais un idiot.

Il n'y a pas d'espoir où les soirées sont tristes.
Et la misère est là, sous tes yeux , sous ton nez,
Dans ta gueule. Et tu sais, tu rougis d'en parler.

Derrière ton histoire imbécile, et ses filles
de malheur: la vie, la mort et les étés,
Se terre un infini, un dédale où fourmille
L'envie du beau, enfin, la haine du passé.

Carnets de l'Apocalypse, Premier et Second Mouvement

Petit Hun – Introducing What ?

Nous attendons, chers écrivains et lecteurs, l’histoire d’un territoire aux confins de nulle part : l’histoire d’un bain moussant dans lequel on nage parmi les plus incroyables des visions. L’image, que l’on cherche en vain et qu’il faudra simplement laisser couler par ses yeux et ses oreilles, d’un monde où règne l’Apocalypse. Il y a plusieurs niveaux à ce territoire, amas de cubes de tailles diverses et plantés à même les sols, et moi, inclus dans l’un des cubes et tapant du pied pour descendre à l’étage inférieur, moi donc, je ne puis qu’indistinctement définir les images en cours dans les cubes autour. Le mien est totalement, et désespérément défini par l’apocalypse. Ce qu’il y reste de l’ancien monde, je ne le sais que trop bien : une femme étrange, aux envies subites et à la démarche mal assurée ; ses yeux sont des polygones saignants. Chez elle les larmes ont les caractéristiques du sirop. Sa robe n’en est pas une, ou plutôt si, sa robe est une autre femme agrippée autour de ses hanches, et qui hurle à chaque seconde des ordres. « Allons-y », dit-elle, gorgone d’âge avancé, et ce cortège se met en branle au rythme d’une petite musique de fête.

Les routes de ce monde apocalyptique sont délibérément longues. De chaque amas d’immeubles partent de longues bandes de papier mâché, qui s’enroulent entre elles et figurent des séismes. Un pélican, par exemple, signifie que la route est volante et bavarde, que ses plumes multicolores sont transparentes à qui veut bien regarder de plus près.

Le monde apocalyptique dans lequel je vis, et avec moi tous les faux-monnayeurs et tous les charlatans, ce monde cubique n’est destiné à rien ni à personne, et quand courant à l’intérieur, mes muscles brusqués par l’altitude, je me perds, je SAIS que je ne m’y perds pas vraiment : je sais, j’ai étudié aussi, que partant d’un angle il n’y a que trois directions possibles. Je laisse un carré de sang à mes pieds, sur lequel je pose une statuette à mon effigie – elle m’a été offerte. Je sais que je repasserai ici, quoi qu’il arrive.

Le ciel enfin, qui ne l’a jamais regardé ?, existe ici comme il existe partout ailleurs, pour peu que les cerveaux millionnaires l’acceptent. Le ciel, m’a-t-on dit par ailleurs, est aux deux tiers de la hauteur du cube – je parlais à un savant. Son explication, qui tombe sous le sens – mais lequel ? -, était la suivante : aux deux tiers est la hauteur parfaite, incontestable. Celle qui fait et défait à l’envi. Atteindre un immeuble aux deux tiers, disait-il, est la meilleure façon de le réduire en poussière, et il avait l’air sûr de lui. A la fin du dernier souffle de sa dernière phrase, les lambeaux de la cervelle de ce vieil homme subirent une forme de gravité inversée : ils pendaient vers l’azur comme des rubans sur un ventilateur. Il m’expliqua qu’il en avait fini, reprit son crâne entre ses mains, installa son cœur inerte à l’intérieur d’une boîte de passage, et s’en fut. Je criai : « Et l’apocalypse, vieux con ! » Mais il n’en savait rien, ou plutôt il me semblait qu’il marchait dedans, et n’avait donc rien à en dire.

Pet Hideux (ATR dans la ville #2)

« L’apocalypse, du moins celle-ci puisque je n’en connais pas d’autre, n’est pas pour les taffioles. » Voilà un cri qui ne manquera pas d’attirer tous les petits êtres des alentours. Regroupés en cercle, ces drôles de bonhommes, assis sur leurs deux jambes comme pour attendre la pluie, dissertaient sur les incohérences du langage. Par taffiole, entendez-vous pédé ? Il faut le dire clairement alors, ou peut-être le dessiner pour une plus forte compréhension. « D’ailleurs, dit l’une d’entre eux - il n’y en avait qu’une -, il faut ouvrir l’apocalypse à tous, et le fait de m’aimer, d’aimer les atouts gonflés et les trous, ne donne droit à aucun traitement de faveur. »

Cette joyeuse bande, contraire en tous points aux exigences du sens commun, n’aurait pas craché sur un bon bol de soupe : ils avaient faim. Instant magique, et il y en aura d’autres, il se mit à tomber des gouttes – je ne dis pas pleuvoir, il ne s’agit déjà plus de pluie. Pour être tout à fait précis, il pleuvait des phalanges, démentes et disproportionnées, qu’il fallait attraper avant qu’elles ne touchent le sol. Les plus malheureuses d’entre elles s’enfonçaient dans la terre en poussant des gémissements aigus ; il fallait les manger avant qu’elles ne disparaissent. On pourra penser que j’observais la scène avec un sourire tordu, et sur un pied seulement, mais non : j’étais tour à tour les phalanges, le sol noir et élastique, et les branches agonisant dans le feu au milieu de tous ces imprudents. Quelle torture !

S’en suivit une rencontre, il en faut bien ! Rencontre silencieuse et purement intelligente – vous attendiez intellectuelle, tant pis. Ce n’était pas une personne qui se tenait en face de moi, sauf à considérer un corps sans tête et parsemé de trous béants comme une personne à part entière. D’autant qu’elle mesurait dix mètres, au bas mot ! Je ne voyais qu’elle, et pourtant ; il y en avait un millier derrière, en file indienne, qui attendaient sûrement qu’un crâne disponible leur tombe du ciel ; mais ces choses-là n’arrivent pas en temps d’apocalypse, et je tentais de leur expliquer, à eux, qui n’avaient pas d’oreilles ! S’il est entendu qu’on ne voit bien qu’avec le cœur, il est également certain qu’on n’entend bien qu’avec ses deux oreilles. Enfin.

Peut-y Troie – ou l’oubli

Ou l’attente. Ces temps dont il est question seront, ou étaient, selon l’endroit où l’on se place, des espaces d’attente interminable. Dans un coin de campagne où ils avaient posé leurs sacs à mains, deux des tauliers de bar les plus respectables pendaient à mon cou.

« L’apocalypse, disait l’un, me convient parfaitement. »
Mais ses bras dessinaient des croix dans l’air.
« C’est parce que tu n’es pas là pour le dire », s’entendit-il répondre.

Le tapis sous leurs pieds ne cachait que mal les restes osseux des anciens locataires : un suicide collectif, leur avait-on expliqué, dû à une surcharge pondérale au moins aussi collective. Dans cette habitation qui s’était imposée à eux, les murs étaient fiers, parés de dessins obscènes, et montaient jusqu’au ciel. Il leur faudrait, ils le savaient, plus d’une vie entière pour rejoindre leur chambre. Ils dormaient donc ici, en compagnie des os, et leurs sommeils étaient plus qu’une Inconscience. Ils dérivaient parmi leurs rêves à la barre d’un radeau mal dégrossi, alors que le réel, l’Apocalypse, aurait amplement suffi à nourrir les exigences de leur imagination. Ils étaient auteurs. En Vain. Et autour d’eux, tout près, naviguaient les dragons.

Ces bêtes immondes, à l’intelligence parfaite et à la rancune tenace, ne se lassaient toujours pas, après des millénaires de cadeaux et de promesses, de dévorer les jeunes filles en jupons. Ils étaient inconstablement les têtes de cortège. Définis par leurs propres aventures, jardiniers du fond des mares, et plongeurs devant l’éternel. Pour épater les oriflammes et se surprendre eux-mêmes. Leurs têtes d’acajou avaient des reflets de dinde, que l’on aurait cru venue d’un pays oriental ; brouillant les codes et se satisfaisant d’un rien, ils étaient devenus, depuis les prémices de l’apocalypse, les dieux présents du cube n°1. Les maires du petit Troie.

La quatrième partie est inexistante – excepté son jeu de mots.

5 double (ou cinqnic) – et le cynisme

La dévotion, qui joint l’utile à l’agréable, n’a pas pris corps au sein de l’apocalypse, si ce n’est envers « l’Apocalypse » elle-même. Les bruits de couloirs ont distrait le peu de gens qu’il reste, qui se tournent aujourd’hui vers les chemins de Soi. Trois jeunes enfants m’en ont fait la preuve, alors que j’entrai à Sixis, et que j’étendais mes jambes au bord du gouffre, en face du café du coin.

Ils jouaient à se lancer des injures, et leurs mines réjouies étaient sans aucun doute un signe qu’ils avaient trouvé ce qu’ils cherchaient. Des gros mots volaient à travers l’oxygène, et l’oxygène était un gros mot. Enorme même, qui prenait tout l’espace. A chaque fois que l’un d’entre eux essayait de me faire un clin d’œil, il le perdait. Le clin d’œil tombait dans les herbes, tout vibrant et sanguinolent. Je ne pouvais les ramasser tous !

Pris d’une frénésie soudaine et inattendue, et finalement enfantine, les trois petits aveugles avancèrent leurs mains, essayant d’atteindre la paroi blanchâtre qui nous entourait tous, mais en vain ! Ils ne réussirent qu’à se toucher entre eux, et leurs ongles déjà sales se griffèrent de rage. L’atmosphère au ras de sol se transforma en un drôle de brouillard grumeleux, les morceaux de chair dansaient devant mes yeux et contre ma peau, moi qui ne pouvait que contempler l’incroyable vague de rage de la jeunesse ; c’était assurément la fille aînée de l’Apocalypse ! Tout était devenu fou et incontrôlable, étranger à la pensée, bouillant. Les fleurs arrachées de leur pot couraient se mettre à l’abri de quelques arbres déracinés, eux aussi. Le gouffre devant moi menaçait de se refermer, et de me laisser seul en découdre avec ces forces dont je ne savais rien. Pris d’un grand fou rire, saignant de la bouche et arrachant leurs pieds nus au sable humide, les trois rejetons de Soi s’étaient tournés vers Moi, et vers le ciel : une menace.

Que Peut Isis ? – ou fuir.

Fuyant le délire, ou refusant de l’admettre, je plongeai sans tuba dans un gouffre, mais sa profondeur était nulle. C’était un être, j’étais en son centre. Enfermé dans une sphère au sein du cube – nous l’avons vu tout à l’heure -, moi qui suis claustrophobe ! Mon calme, pourtant, était total, million de lucioles soudain muettes au croisement de mes synapses. Elles avaient dévoré la matière autour, et je ne savais même plus pourquoi mon plongeon avait été si bref, ni comment je m’étais retrouvé dans une salle de classe ; je ne pouvais me laisser distraire, une vingtaine de cloportes me regardaient d’une antenne, tandis que l’autre répondait à la question posée.

Aujourd’hui je sais : je ne dois mon salut qu’à l’indécrottable certitude de ne pas y être, et d’avoir été ailleurs. J’ai donc vécu, et disparu, et réapparu librement, à l’insu des grues tournoyantes et des menaces qu’elles portent. Armé de cette liberté nouvelle, annoncée avant l’ovulation, l’Apocalypse allait prendre à mes yeux une tournure ravissante.




Fin du Premier Mouvement. MERDE.

Carnets de l’Apocalypse, Second Mouvement

Ce ne sont pas les Carnets de l’Apocalypse.
C’est : L’INTERMEDE RATIONNEL

A ceux qui vivent l’Apocalypse : il est entendu que les lignes du premier mouvement n’apportent que peu d’éléments, et que l’on est en droit d’en attendre plus : passablement fatigué, le narrateur ne peut, et ne doit pas se permettre la moindre pause limonade. Qui sait si l’Ordre n’est pas de retour, dès lors que l’on s’arrête.
Nouvelles prétentions, et démolition de ce qui vient d’être dit.

Comme point de départ, puisque tous les points de départ se valent pour arriver toujours à la même Conclusion, comme point de départ une pêche non comestible, un fruit, ou plutôt non : un chien, un des chiens des gravures anciennes : un lévrier.

Il ressemble à son maître – comme tous les chiens suffisamment honnêtes. Et les deux marchent côte à côte dans les rues de Paris : à l’Unisson. A Nation, donc, puisque c’est là qu’ils habitent. Le maître, appelons le Georges, ne saute pas autour de son chien, et ne pisse pas sur les lampadaires. Mais c’est l’Apocalypse, et il renifle le cul des jeunes filles, qui le lui rendent bien. Maintenant, ou plutôt, en l’état actuel du monde, il a trouvé pour son ami aux grandes canines le plus charmant million de chiennes : vous vous les représentez, il importe que chacun sache à quoi peut bien ressembler un million de chiennes.
Et Paris tout entier vibre de plaisir, et tous les oiseaux de la ville penchent le nez à leurs fenêtres, et mugissent au passage du long cortège. Le bitume bitumise d’aise sous le trot de plusieurs millions de pattes griffues. Les langues ne fourchent pas, les culs dandinent, et chacun sait que le soleil n’osera pas se montrer avant longtemps.




Carnets de l’Apocalypse

Second mouvement


Grantin – Ouf !

Il y a plusieurs choses à ajouter dès maintenant sur la construction d’un monde apocalyptique. Chaque terrain cubique y a son ciel, chaque ciel produit une eau d’une couleur différente. Les pauvres gens doivent s’abriter de la pluie, sous peine de changer de couleur. Les malhonnêtes qui abusent des teintes sont condamnés à mort, pour la plupart, puis guillotinés et jetés en prison.

« Rien ne sert d’y aller, il faut surtout en partir », me soufflait un mulot perché sur mon épaule, alors que j’entamai un voyage dans ces contrées. « Tu es plus têtu qu’une dizaine de mules », répondis-je.

L’air de cet endroit avait la couleur de la rancune : une obsession constante qui infiltrait le sang et faisait trembler les membres. J’avançais avec peine, et je me disais : « Rien n’est plus beau que le beau. » Et je me trouvais ridicule. Insatisfait de ce que je trouvais là, je me replongeais dans l’Apocalypse…

…Pour être enfin décimé, décrotté, défait. Les vibrations du sol me feront haïr mes choix, et les réponses de mes orteils ne seront que des provocations supplémentaires. Voilà le chaos : tout est sous contrôle, et la lumière sera faite dans les ampoules que j’aurais choisies. Rien que cette fois, pour en finir avec des visions qui démembrent le courage et forgent le cynisme, rien que cette fois, une seule fois, ou mille, mais d’un coup. Je ne suis pas un lâche, ni une catin, et j’ai la justice de mon côté.

II

Quoi que j’en dise – mais il y a longtemps que je n’ai plus rien dit-, les règles existent, et consistent en tous points à se bannir elles-mêmes : ne pas les observer est déjà une victoire. Où je suis aujourd’hui, je me défends de le préciser. Je ne m’étonne plus des tourbillons et des syndromes, ni des démangeaisons terribles dont se plaignent mes amis. Des amis, il en reste peu, le Chaos a redonné vie aux charognes et leur souffle vous ferait fuir, vous aussi, si vous planiez par ici.

Pour les plus attentifs, une inscription existe, qui dit :


« Courir tout habillé dans un océan de lapins.
Leurs estimations en matière de pilules ont dépassé le niveau de la mer.
Partis manger la mort, revenus dans la dentelle.
Les tombeaux écrasent les cloportes.
Il existe des ciels moins étendus que le nôtre.
Les pliures de ta peau ont la fierté des termites.
2……………..et 10. Mais.
Plaisant empire que celui des plastrons : ce mot, comme tous les autres, n’existe plus. »

Grrrr… An III

A ce moment-là, et ce n’était pas loin d’après-demain, je décrétai que Troie n’avait plus ma faveur. Réservoir de nostalgie antique et lieu des plus étranges cortèges, la ville m’avait enseveli – au sens propre – sous un amas de pilules étranges ; j’avais été sommé d’en avaler quelques unes. Là-bas les vieillards en raffolent, et l’un d’entre eux me dit en riant : « Elles donnent la sensation de trains qui vous entreraient par les yeux, quand deux de ces otaries dégoûtantes vous lècheraient les pieds – c’est étrange -, et en rythme. » Rien qui ne soit pas au niveau d’une imagination Apocalyptique de base, j’entends : débutante, mais l’effet physique est, paraît-il, saisissant. Je me retrouvai donc à lutter, pauvre malade, contre ces visions Dantesques, et la foule immense pleurait en chœur avec moi ; il me faut décrire cette scène avec encore plus de précision :
Il était donc là, sautillant et soufflant pour faire passer la nausée, les fils du tissu de ses vêtements organisaient la lutte et se rassemblaient en un front quelconque. L’air, depuis longtemps, n’entrait plus dans ses sombres narines, ni dans sa bouche, et d’en haut les enfants lui criaient : « Soupape, soupape ! », et lui jetaient leurs cheveux. Une foule immense se tenait à ses côtés, ou en face de lui, et ce n’étaient pas des hommes : ils pleuraient. Ils en appelaient au Ciel, à Dieu, et aux arbres de la forêt. Mais leurs yeux tenaient un autre langage : leurs larmes étaient celles du rire. Le ciel avait maintenant des teintes vives, celles de la colère, mais les prophètes le criait depuis leurs promontoires : « Il n’y a rien à attendre de ce côté-là ! ». Et saignant, suant, crachant des blocs de glace je crus mourir, rejoindre les premières limbes ou disparaître à jamais. Je quittai Troie, encore.

Le soir même, épuisé, je m’arrêterai dans un des ces bois incroyables qui font la fierté des pays du Nord. Je pense bien qu’incapable du moindre effort je m’allongerai en silence, je me glisserai dans des draps de verdure, en attendant le sommeil. Sur le dos, les bras croisés sur ma poitrine, je regarderai avec tristesse le grand soleil noir par-delà ma tête ; je pourrai même lui réciter de mémoire les sonnets de ma rage.

Sans aucun doute, un animal étrange viendra troubler mon repos. Etrangement attentif, il approchera doucement de ma clairière, il aura l’apparence d’une grande porte en fer. Je devrai prendre garde à ne pas rester dans son ombre, et à lui préférer celle, constante, du soleil. Il faudra, encore une fois, me battre et ne pas perdre la raison. Les luttes apocalyptiques, cependant, sont celles du langage et du silence, et je devrai choisir avec prudence. La porte en fer n’est déjà plus qu’un lointain souvenir, comme Troie et les nains de Sixis. J’avance.