vendredi 8 février 2008

Carnets de l'Apocalypse, IV

IV – Attention.

Abandonnons dès maintenant ces idioties, laissons-les derrière : tout ce qui est fait n’est plus à faire. Ce mot même, l’Apocalypse, n’a plus cours, il n’était qu’un leurre pour attirer le chaland, un mot qui cogne le tympan et fait pencher la tête. Puisque le lecteur est en place, et n’a pas saisi un traître mot de ce qui vient de se dire, continuons. L’heure est à l’introspection. Les anecdotes sont nombreuses, il va falloir mettre tout cela dans un sac et s’en débarrasser une bonne fois pour toutes.

A l’image du maudit Comte, pauvre hère échoué à vingt-trois ans dans les entrailles d’un Paris inexistant à ses yeux, créons un héros. Lautréamont l’appelait Maldoror, et crachait à travers lui l’immense étendue de sa folie prétendue, l’immense désespoir qui était en fait le sien. Partons donc de là. Maldoror, deux siècles plus tard, a un fils. Il a hésité à lui donner un nom, car il aurait préféré le voir naître déjà mort.
L’enfant a vécu, et s’est trouvé un nom d’emprunt : Tristan. Appellation mythologique et littéraire, pompeuse, qui lui permet de se faire passer pour un autre, qu’il n’est pas, du moins pas tous les jours.

Tristan a hérité la sombre folie de son géniteur. A plusieurs reprises ils ont tenté de s’entretuer. Si l’architecture décalée de son esprit est totalement insondable, le fils sait au moins une chose avec certitude : il échappe en permanence à la méchanceté simpliste de son père. Mieux encore : il sait qu'il n'est pas mauvais.Il ne peut l’affirmer en y mettant ce poids effroyable, cette présence définitive, mais il le sent. Son inconstance, elle, ne fait aucun doute.

Tristan se déplace dans un univers qui n’appartient qu’à lui. Il parle aux objets métalliques et assure avoir le pouvoir les faire plier, à condition de le demander gentiment, et avec délicatesse. Il pose sa joue autour de lui pour sentir les vibrations du monde contre son visage. Il monte constamment. Cette obsession dérisoire, illusoire, est ancrée en lui, il monte et vise toujours derrière les cibles. Au-delà. Sa discussion paraît déstructurée aux esprits de passage, aux esprits du sol, qu’il méprise comme il méprise le beau.

Un matin, il se retrouve au pied d’un immeuble prêt à s’écrouler. Autour de lui, on s’affaire pour vider l’édifice de son contenu et sécuriser les lieux, car l’échéance approche. Les tiges de fer le sentent, le parquet tremble d’y penser, l’espace autour n’existe plus ; il n’y a plus que ce bloc vieux et laid, mais qui en a tant vu ! Ce n’est pas une démolition programmée, comme il en existe souvent, mais un évènement à venir tôt ou tard, entièrement tributaire du hasard. Une jeune fille passe devant lui, les bras chargés de couvertures et de draps. « Vous ne devriez pas rester ici, dit-elle. Venez. Le temps presse, et vos yeux ne semblent pas chercher la sortie de cette ruine. En restant ici vous serez broyé. Mais je n’insiste pas. » Le jeune homme ne réagit pas. Il regarde cette imprudente, et la voit enfin telle qu’elle est, telle qu’elle est née. Déterminée à se sortir de cet endroit, et inconsciente de l’effort qu’il va devoir fournir, lui, pour sauver sa vie. La sortie de l’immeuble est en vue, il n’y a que quelques pas à faire. Le bâtiment commence à grincer, mais les fondations tiendront encore quelques minutes, ou quelques heures. Pourtant, deux inconnues mathématiques sont devant ses yeux, tournoyantes, terribles d’évidence : Tristan n’a jamais su pourquoi il a choisi d’être ici à ce moment-là. Il n’a pas non plus en tête de raison profonde qui le pousserait à sauver sa vie. Dès lors, pourquoi courir ? C’est un homme de raison, un cartésien, que l’émotion n’écarte pas de ses délires théorémiques. Cette jeune fille devant lui ne lit pas dans ses pensées ; elle est strictement cloisonnée entre les quatre murs de sa boîte crânienne. Ses neurones, vivaces à la naissance, se connaissent par cœur et pourrissent d’être en permanence connectés les uns avec les autres.

C’est son monde, il n’a pas le temps de lui dire. Mais il sent déjà gonfler les veines de son cou : ce sont des serpents. Il est étouffé de l’intérieur, et ses efforts pour respirer sont vains. Il saute sur la jeune fille, la plaque au sol, et la mord au dessus du sein, là où il imagine être le cœur, dans un geste inconsidéré, presque malgré lui. Il se le dit : « Je suis un vampire. Elle est morte, moi pas. Mais quel est le prix de ce coup de dents ? Je suis contaminé par sa vie, dorénavant. » Et Tristan sort du bâtiment, il rit en passant devant les cargaisons de pompiers venus fêter la destruction d’une tour de plus. Il les voit, il s’approche, nu, le sang coule sur sa peau sèche et c’est un bain de jouvence. Ses pieds ne touchent plus terre. Posté devant un officier, il prend une pose ridicule, imitant Napoléon, la main dans un veston imaginaire et le port altier, malgré sa petite taille.

Il se met à cracher. Ses yeux sont fous et passionnés, il s’amuse, il jubile de la surprise de son auditoire. Il crache sur eux comme le ciel crache sur la Bretagne ; il n’a pas froid. Tristan, une heure plus tôt, était triste et perdu. A cette seconde, la nature entière ne sent rien d’autre que son existence, car il n’y a pas de précédent : il est immortel.

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